Se poser la question des origines du judaïsme libéral revient au fond à se poser la question de la nature du judaïsme lui-même. Voici ce que disent par exemple M. Meyer et G. Plaut : « En un certain sens, le judaïsme a toujours été le judaïsme réformé et l’orthodoxie une déviation de la tradition. Les prophètes bibliques se sont élevés contre les inégalités et les rabbins de l’époque talmudique ont cherché à préserver à préserver l’esprit de la loi biblique en contournant sa lettre. Mais au cours du temps, l’innovation et la flexibilité dans la Loi et les coutumes ont diminué et chaque nouvelle génération semblait être moins désireuse d’altérer le statu quo »[1]. Il y a un fond de vérité dans cette affirmation, mais elle ne rend peut-être pas assez compte du fait que le judaïsme libéral est né dans des circonstances historiques bien précises et qu’il continue à  avoir aujourd’hui au sein de l’orthodoxie une réflexion sur l’adaptation des règles à la vie moderne.

 

Ce qui est par contre posé en filigrane dans ce texte est le rapport que le judaïsme entretient avec la Tradition. Sommes-nous liés de façon définitive aux formes qu’elle a développées au cours des siècles (le traditionalisme), ou pouvons-nous accepter que la Tradition continue son évolution en même temps que l’humanité dans son ensemble ? Pour les historiens américains de la réforme juive[2], ce courant s’inscrit bien dans la continuité de l’histoire juive et apparaît au moment où le peuple juif entre dans la modernité. Pendant des siècles, la religion était perçue comme un phénomène immuable. Tout était contenu dans la Révélation sur le mont Sinaï, même les multiples interprétations et commentaires de la Loi qui sont apparus après l’époque biblique, dont certains forment le Talmud, d’autres les midrashim, en bref, toute l’abondante littérature rabbinique parue au cours des siècles. Certes, le caractère immuable du judaïsme n’empêchait nullement la réflexion sur les textes et sur la Loi. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir une bibliothèque rabbinique. Cependant, à partir du XVIe siècle, l’ensemble du processus tend à ralentir, à se figer même. Cette époque voit apparaître le grand code halakhique de Joseph Caro, le Shoulkhan Aroukh, complété pour le monde ashkénaze par le Rama, Rabbi Moïse Isserles. Il est vrai que ce code n’eut pas pour fonction de stopper le processus (Maïmonide en son temps avait publié un code, le Mishne Torah), mais il devint rapidement dans les communautés juives le code universellement admis et consulté avant chaque décision, reléguant parfois au second plan les autres sources. Lorsqu’une tradition se fige, elle devient un traditionalisme, alors qu’en elle-même elle porte par nature les germes de l’évolution. Le judaïsme libéral estime qu’il a repris l’esprit de renouvellement contenu dans la tradition juive, mais il fallait pour cela admettre l’idée que l’histoire juive, comme l’histoire humaine en général a un sens, franchit des étapes, connaît des bouleversements. En Europe, l’humanisme et la renaissance ont permis ce changement dans la façon de penser.

 

Les débuts de l’époque moderne ont apporté pour le monde juif des changements importants, et c’est dans cette période féconde pour l’Occident qu’il faut chercher les racines du judaïsme libéral. La culture occidentale pénètre le monde juif et donne naissance à un mouvement culturel dans le monde juif qui s’appelle la Haskala (mot qui signifie instruction, culture) et qui correspond aux Lumières européennes. Ses adeptes, les maskilim ont créé une nouvelle littérature utilisant l’hébreu comme véhicule. En outre, ils préconisaient l’étude des disciplines profanes ainsi que a connaissance de la langue du pays de résidence pour s’y intégrer plus aisément. Dans le même mouvement, ils invitaient les Juifs à étudier le judaïsme et l’histoire juive en profondeur. Un des maskilim berlinois les plus célèbres, Moïse Mendelssohn (1729-1786) traduisit le Pentateuque en allemand et utilisa des caractères hébraïques pour sa publication. Il l’assortit d’un commentaire. Mais il n’envisagea jamais de réformer le judaïsme.

 

Ces prémices de l’émancipation des Juifs d’Europe s’épanouissent lors de la période révolutionnaire française. En 1790 et 1791, les Juifs de France obtiennent la citoyenneté. Dans la foulée des guerres révolutionnaires, les idéaux d’égalité et de liberté se répandent en Europe occidentale et l’extrême fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle voient une vague d’émancipation des Juifs (1796 en Hollande, 1797 à Venise, 1798 à Rome, 1807 en Rhénanie et Westphalie et 1811 à Francfort) qui parfois ne survécut pas au départ des Français.

 

Dans les débuts du XIXe siècle, dans la foulée de la Haskala, un nouveau mouvement intellectuel voit le jour dans le monde juif allemand dont l’objectif principal était d’étudier le judaïsme de manière scientifique en appliquant à ses formes, à ses textes et à son histoire les mêmes méthodes rigoureuses qui prévalaient pour tous les autres champs de la science. Cette Wissenschaft des Judentums (science du judaïsme) s’élabora progressivement sous la plume d’intellectuels juifs comme Léopold Zunz (1794-1886). En 1882, les deux principes de la Wissenschaft sont énoncés par un autre savant, Immanuel Wolf : approche scientifique du judaïsme, faire connaître ses valeurs afin qu’il soit accepté en tant que tel.

 

Les conditions pour la réforme sont maintenant réunies : émancipation politique, accès à la culture occidentale, volonté de préserver l’héritage juif et mouvement intellectuel et savant qui permet d’appréhender le judaïsme dans son évolution.

 

La première expérience réformatrice vit le jour dans le royaume hollandais de Louis Bonaparte, frère de l’empereur français. A Amsterdam se crée en 1795 une communauté libérale, Adath Yeshouroun. Seuls quelques changements rituels sont intégrés et la communauté elle-même est incorporée au Consistoire Israélite créé par Louis en 1801, sept ans avant le Consistoire Israélite fondé par son frère Napoléon à Paris.

 

C’est dans la Westphalie napoléonienne, celle du frère Jérôme que surgit la première structure appelée à durer sous l’impulsion d’un banquier, Israël Jacobson (1768-1828) : le Consistoire royal israélite de Westphalie. Les premières réformes conséquentes sont introduites : sermon en langue vernaculaire, modifications dans le rituel etc. Il crée aussi une école juive et un embryon de séminaire rabbinique. Lors du départ des Français, il se réfugie à Berlin où il poursuit son action.

 

Les premiers heurts avec les traditionalistes surviennent à partir de 1819 et partent de la publication d’un siddour réformé par la nouvelle communauté libérale de Hambourg (1818). Les changements apportés dans le rituel sont importants. Outre ceux déjà connus, cette communauté adopte la lecture triennale de la Torah, supprime la lecture de la Haftarah pour offrir plus du temps au sermon qui se fait bien entendu en allemand. La prononciation séfarade est adoptée (le hazan est d’origine portugaise) et des redondances ainsi que des nombreuses prières ajoutées au cours des siècles sont supprimées dans les offices. Une grande controverse éclate alors, qui se traduit par de nombreuses publications de part et d’autre. L’engagement d’un rabbin, par ailleurs docteur de l’Université et plus enclin au compromis va calmer pour un temps les esprits.

 

Toutefois, les années 1830-1850 voient apparaître des rabbins formés à la fois aux disciplines traditionnelles et à celles enseignées à l’Université, tel Abraham Geiger (1810-1874). Ces rabbins se réunissent lors de plusieurs conférences rabbiniques qui jettent les bases de la réforme ; elle s’appuie sur une bonne connaissance de la Tradition et sur le souci de répondre aux nouveaux défis lancés par l’émancipation. Certaines d’entre elles ont été abandonnées, comme le passage du shabbat du samedi au dimanche, et d’autres sont aujourd’hui toujours en vigueur dans nos communautés, comme la place de la femme égale à celle de l’homme. Dans une large mesure, le mouvement libéral s’est créé et structuré dans cette terre d’Allemagne qui vit quelques siècles plus tôt s’épanouir une autre réforme, celle de Luther.



[1] Michael A. Meyer 1 W. Gunther Plaut, The Reform Judaism Reader. North American Documents, UAHC Press, New York, 2001. Passage tiré de l’introduction de l’ouvrage.

[2] Parmi lesquels notons l’œuvre de Michael A. Meyer, Response to Modernity. A History of the Reform Movement in Judaism, Détroit 1995.