HALAHAH ET LITURGIE

Prof Jacob Petuchowski

 

Bien avant que ne soient réexaminés le concept concernant la Révélation ou les questions de la résurrection, les premières manifestations des nouvelles communautés juives se sont exprimées dans la liturgie. Les fondateurs de la première synagogue libérale à Seesen en 1810 ne cherchaient ni à rompre ni à innover, mais à redonner au service liturgique son attrait auprès de tous ceux qui avaient quitté la communauté juive suite à l’ouverture de la société, conséquence de l’Emancipation.

Le raccourcissement du rituel était rendu nécessaire par les nombreuses répétitions de certaines prières et par la similitude de nombreuses autres; leur traduction dans la langue du pays ainsi que l’introduction du sermon étaient ressenties comme un besoin au moment où la culture juive n’était plus l’apanage de tous. Et l’introduction d’un instrument de musique était demandée par beaucoup pour embellir le service sacré.

Les considérations idéologiques vinrent plus tardivement, même si dans le premier livre de prières de la synagogue de Hambourg en 1819, le texte concernant le retour au culte sacrificiel est exprimé comme un espoir de voir nos prières agréées comme le furent les sacrifices que nos ancêtres apportaient au Temple de Jérusalem. L’office de Moussaf (office supplémentaire du Chabbat et des jours de fête, rappelant le sacrifice supplémentaire de ces jours au Temple de Jérusalem) fut dès 1817 maintenu à Hambourg mais non à Berlin.

En réalité, le mouvement libéral fut créé par des laïcs ayant une grande connaissance de la tradition juive. Les premiers offices furent célébrés dans la synagogue de l’école juive de Seesen, dirigée par Israël Jacobson. Les rabbins n’intervinrent qu’à partir de 1840, époque à laquelle le judaïsme libéral entra dans sa phase de développement idéologique. Il faut rappeler que les laïcs qui fondèrent les premières communautés libérales le firent pour rapprocher ceux qui, attirés par la société de leur époque, s’étaient éloignés de toute forme  de vie juive communautaire. Ils ne voulaient pas créer de séparation au sein du monde juif, mais voulaient proposer une alternative pour tous les Juifs. C’est pourquoi ils justifièrent les modifications qu’ils apportaient au rituel en faisant appel à la halakhah. Et la halakhah leur donnait raison dans leur volonté de changement.

Ainsi ils justifièrent l’usage de la langue du pays en citant plusieurs sources:

1- Michnah Sotah 7:1 et Tal. Bab. Sotah 32a

Voici ce qui peut être lu dans toutes les langues: la section concernant l’adultère, la confession prononcée lors de l’offrande de la première dîme, le Chema, la Amidah, la prière après le repas.

2- Maïmonide, Hilhot Berahot 1:6

Les bénédictions peuvent être prononcées en toute langue à la condition que le texte corresponde à celui énoncé par nos sages. Si on dévie de la formule consacrée, la bénédiction reste valable si le nom de Dieu et Sa royauté sont formulés et que le sujet de la bénédiction corresponde à l’acte.

3- Maïmonide, Responsum §256

Puisque les fidèles n’écoutent pas la répétition de la Amidah mais parlent ou se conduisent d’une façon inappropriée, il suffit que cette prière soit récitée par le seul officiant.

4- Sefer HaHassidim §588

Si un homme pieux ou une femme vient à vous et ne connait pas l’hébreu, dites leur d’apprendre les prières dans la langue qu’ils comprennent, car la prière ne peut être vraie que si le cœur comprend. Et si le cœur ne comprend pas ce que la bouche prononce, quelle est la raison de cette prière? C’est pourquoi il est préférable que l’homme prie dans la langue qu’il comprend.

5- Sefer HaHassidim §785

Il est préférable pour un homme de dire sa prière et de réciter le Chema et ses bénédictions dans la langue qu’il comprend plutôt que de prier dans la langue sainte, s’il ne la comprend pas.

6- Choulhan Arouh Orah Hayim 101:4

On peut prier dans n’importe quelle langue. Ceci concerne la prière communautaire, mais la prière individuelle doit être dite dans la langue sacrée. Mais certains disent que la restriction ne concerne que la prière individuelle en faveur d’un malade ou au sujet d’un problème personnel, mais non les prières qui sont dites aussi lors de l’office communautaire qui elles peuvent être dites en n’importe quelle langue. Et certains disent que même les prières individuelles citées plus haut peuvent être dites en n’importe quelle langue, sauf en araméen.

Ces citations et d’autres parurent dans les pamphlets publiés en 1818 par Eliezer Lieberman: Or Nogah (Lumière resplendissante) et Nogah Hatsédèk (La splendeur de la rigueur) pour apporter son soutien aux réformes entreprises par Jacobson. Il s’en suivit un échange polémique entre les tenants de la nouvelle forme de rituel et les tenants de l’ordre, les “orthodoxes”, échange qui reprenait lorsqu’une nouvelle communauté adoptait le rituel de Hambourg publié en 1841. L’historien H. Graetz note à ce sujet: “Les arguments des orthodoxes n’ont souvent aucune validité et sont parfois même simplistes. La lettre de la Loi est contre eux (les orthodoxes). Il est aisé, compte tenu des différentes époques et des différents lieux où ont vécu les autorités rabbiniques, d’apporter des arguments favorables et d’autres défavorables à un cas spécifique. Ils auraient pu dire que même si des textes permettent des modifications, l’esprit du judaïsme talmudique ne le permet pas, mais ils n’ont pas choisi cette voie et en citant des textes, ils ont révélé leur faiblesse” (Geschichte der Juden, XI p.396 et suivantes).

Une opinion similaire est exprimée en 1841 par le Grand Rabbin de Dresde, Zecharia Frankel, qui sera plus tard le fondateur du judaïsme conservateur, au sujet du livre de prières de la communauté libérale de Hambourg. Il dénia à quiconque le droit de condamner ce livre de prières sur des bases halakhiques puisque toutes les prières considérées comme essentielles par le Talmud s’y trouvent et que l’utilisation de la langue du pays “ne constitue pas une atteinte à la prière ”.

Pour reprendre les paroles de H. Graetz, il est possible de trouver dans l’ensemble de la tradition des textes en faveur et en défaveur du livre de prières de Hambourg. On peut donc dire que les orthodoxes et les libéraux ont choisi différentes options de la tradition halakhique que commune, les orthodoxes étant les mahmirim, les interprètes les plus rigoureux de la Loi et les libéraux les mequilim, les interprètes les plus conciliants de la même Loi.

Avec le développement des communautés libérales dans le monde, de nouveaux rituels furent édités tenant compte de l’évolution théologique et des environnements différents de ces communautés.

Peut-on dire aujourd’hui qu’une halakhah libérale concernant la liturgie soit une nécessité? Je serais tenté de répondre par l’affirmative et ceci pour plusieurs raisons.

La première est que l’on constate, à travers l’évolution des livres de prières des communautés libérales, une recherche similaire en bien des points. On verra peut-être bientôt un  rituel commun à toutes ces communautés, rituel qui reflétera un consensus sur la forme et sur le fond.

La seconde est que les minhaguim (coutumes) se sont diversifiés, d’autres ont été introduits, et là aussi un consensus est envisageable. Ce consensus peut un jour devenir halakhah si ces minhaguim deviennent pratique acceptée par tous, et s’ils peuvent être fondés théologiquement, assurant le lien avec la pensée fondamentale de notre Tradition. Alors ces minhaguim deviendront l’équivalent de l’accomplissement d’une mitzvah, c’est-à-dire permettront au Juif d’accomplir la volonté divine ici et maintenant.

Je ne dis pas par là que tous nos minhaguim liturgiques doivent devenir pratique commune ou que la théologie a déjà suffisamment progressé pour nous permettent de mettre en équivalence ces minhaguim et les mitzvot. Nous devons avancer dans ce domaine avec énormément de prudence, en nous référant constamment à notre tradition et à son mode de faire. Il ne faut pas oublier à ce sujet que notre liturgie a été élaborée au cours des siècles, qu’un souci esthétique a présidé à certains choix et que ces choix ont tous été énoncés sous forme de halakhah. Lorsque la halakhah précise que deux textes ne peuvent commencer par les termes : “Béni sois-Tu Eternel”, son souci n’est pas de légiférer mais d’énoncer un choix de caractère esthétique (Ber. 46a). Il en va de même lorsque l’emplacement des prières spéciales au cœur de la Amidah est précisé, afin que ces prières soient convenablement incorporées au cours de l’office (Chab.24a). Il en est de même également lorsqu’il nous est rappelé que le jour de Pourim, la lecture de la Meguillah d’Esther remplace la lecture du Hallel (Meguillah 14a), montrant ainsi que l’atmosphère de ce jour ne peut être associée à la solennité  qui entoure la lecture des Psaumes 113 à 118.

Il est évident que l’énoncé d’une halakhah libérale concernant la liturgie permettrait de nous guider dans nos efforts et nos recherches d’ordre liturgique. Je sais très bien qu’il est difficile d’arriver rapidement à un consensus général dans le domaine de l’expression de la foi qui soit aussi d’ordre esthétique. Mais c’est ce à quoi, après quelques siècles, étaient arrivés les rabbins du Talmud. Ils le firent à leur époque et pour leur époque, et leurs décisions permirent à de nombreuses générations d’exprimer leur croyance. Nous devrions nous attacher à ce même but, dans le respect d’hier et dans le même esprit de recherche de la beauté dans l’expression de notre foi.