Tous les jours, je rencontre des personnes qui ne comprennent pas le sens du judaïsme libéral[1]. La plupart d’entre-eux sont membres de synagogues libérales, d’autres essaient de démontrer le manque d’authenticité du judaïsme libéral comparativement aux autres dénominations.

Il est clair qu’ils ne comprennent pas ce qu’est le judaïsme libéral quand ils le décrivent uniquement au travers de sa pratique : dans le judaïsme libéral les hommes et les femmes peuvent être assis côte à côte, conduire le shabbat ou manger dans des restaurants non- Cacher.

Bien que ces faits puissent être des conséquences, ce ne sont pas des définitions. Le judaïsme libéral ne se définit pas par une série de pratiques mais plutôt comme un processus de prise de décision qui a des implications différentes selon ses membres, ses rabbins et leurs communautés.

Le judaïsme libéral est une des formes les plus traditionnelles du judaïsme, car il continue la conversation avec laquelle nous sommes familiers à partir des textes du Talmud et de la littérature des responsa. Le judaïsme a toujours été et continue à être défini par le fait qu’il existe un débat. Il s’agit de prendre des textes anciens et explorer leur sens dans le contexte actuel. Il y a toujours eu une conversation, que ce soit concernant la compréhension de la prière après la destruction du Temple ou le concept de Shmitta lorsqu’on vit en diaspora, qui tient en tension le pouvoir du passé et de la tradition d’un côté, et les considérations du monde actuel. Le judaïsme libéral nous donne un cadre qui nous permet de continuer à faire partie de ce dialogue en créant le judaïsme d’aujourd’hui.

 

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Le judaïsme Reform anglais a cherché à deux reprises à formuler les facteurs qui ont un impact dans ce dialogue permanent. Le rabbin Tony Bayfield a initié cette conversation (entre pratique du judaïsme et prise de décision) dans son livre « Sinaï, Loi et Autonomie responsable » publié en 1993, puis en 2012 avec le lancement du programme d’éducation du mouvement Reform « LeChaïm ». Tony Bayfield définit cette conversation en la schématisant avec deux triangles équilatéraux. Je pense que la forme est primordiale pour cette explication, et ceci pas seulement du fait que deux triangles équilatéraux placés l’un au-dessus de l’autre forment une ‘Magen David’ (étoile de David), mais parce que cette forme aide à expliquer en quoi c’est légitime pour ma pratique du judaïsme de prendre une position légèrement différente de la vôtre.                         

 

En résumé, chaque côté du triangle représente un aspect du processus de prise de décision. A première vue, chaque côté des triangles a un poids identique. Cependant un aspect fondamental du judaïsme libéral est que chacun doit avoir cette conversation avec lui-même et ne peut compter sur les décisions qu’un rabbin prendrait pour lui. Evidemment, ce qui en découle est qu’il y aura une différence entre ce à quoi je choisis de donner davantage de considération, et ce à quoi d’autres choisiront de donner de l’importance. Et vice versa.

Ce qui fait de nous un mouvement cohérent du judaïsme est notre adhésion à l’idée que la prise de décision et le débat doivent être mis en commun, alors que les conclusions ne seront pas forcément partagées par tous.

La clé de ce processus est de comprendre les facteurs qui doivent faire partie de ce dialogue intérieur. Ces facteurs peuvent être par exemple, les trois composantes du cours LeChaim : « communauté, sagesse et sainteté ». Ou bien les six facteurs du triangle du rabbin Tony Bayfield. photo

Dans les deux cas de figure, la décision doit être prise dans un cadre intellectuel responsable et réfléchi.

Dieu, la Tradition et la Communauté juives font partie de notre identité juive et doivent prendre part dans le débat concernant notre identité juive.

Lorsque nous disons que Dieu devrait faire partie de cette prise de décision, nous n’attendons pas la manifestation d’une voix stridente ou d’un signe matériel, mais plutôt, nous trouvons cette « voix » de Dieu en prenant en compte l’impératif moral ou bien la manière dont cela approfondit notre foi ou notre vie spirituelle. La tradition juive est très terre à terre parfois. Avons-nous des textes pour nous guider ou bien une tradition qui nous a été transmise à travers les générations ? La vie communautaire est ce qui garantit que nous ne créons pas un judaïsme personnel qui ne ressemble à aucun autre.

La vie communautaire met en lumière à la fois les aspects qui nous rassemblent et aussi ce qui nous est unique. Ces trois facteurs (Dieu, Tradition et Communauté) ne peuvent être séparés parce qu’ils représentent l’identité juive, mais cette identité est soumise à d’autres facteurs. Le sens moral ne vient pas uniquement de « notre Dieu et le Dieu de nos ancêtres » mais aussi d’un sens plus global de ce qu’est la moralité. Notre sagesse ne vient pas seulement de nos textes mais aussi de la science, de l’expérience, de l’histoire, de l’art et de la culture. La tradition juive ne peut être la seule base de notre sagesse dans ce dialogue. La communauté juive n’est qu’une partie de la communauté au sens large. Nous impactons la société par nos décisions et nous sommes influencés par elle. Si l’une des raison-d’être du judaïsme est de créer une société plus juste pour tous, la réussite de ce projet est de faire dialoguer le monde juif et le monde en général.

Les pratiques du judaïsme libéral sont le résultat d’un dialogue entre la sagesse juive et la sagesse du monde en général, entre la communauté juive et la société à laquelle nous appartenons au sens large, mais aussi la sainteté qui a une « saveur » spécifiquement juive ainsi que la spiritualité et l’éthique qui constituent l’humanité.

Il est vital que nous comprenions que le passé a un droit de vote et non un droit de véto. Cela est vrai pour tout débat concernant le judaïsme. Tout comme le judaïsme Haredi d’aujourd’hui ne ressemble pas au judaïsme du 2e siècle à Jérusalem, de même les pratiques actuelles des synagogues consistoriales[2] ne ressemblent pas à celles de la Lituanie du 16è siècle. Il est évident que ce changement est continu et répond à la vie actuelle.  Les rabbins du Talmud s’accordent sur le fait que Moïse ne pourrait reconnaitre leurs innovations. Et je suis certaine que, de la même façon, les rabbins du Talmud seraient surpris par le judaïsme tel qu’il s’est développé depuis le temps de Maïmonide et de Joseph Caro, et en particulier depuis l’Emancipation.

Il y a une variété de raisons à l’origine du besoin de revoir les décisions concernant la pratique du judaïsme. Le contexte social dans lequel nous vivons comme par ex. les questions de genre et de sexualité est différent. Les connaissances dans certains domaines comme celui du traitement de la fertilité, ou de la mort assistée ont progressé ; la pratique et l’éthique en ce qui concerne l’abattage des animaux ont évolué.

Alors quelles voix du passé ont-elles un droit de vote et quelle voix du présent est légitime pour préserver la perspective juive ? Pour chaque décision, que ce soit notre compréhension de la cacherout ou l’accord donné à la mise en œuvre d’un nouveau traitement médical, les mêmes facteurs doivent être pris en compte, tandis que le poids que nous donnons à chaque facteur est la clé qui nous donne accès à notre autonomie de décision.

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[1] L’auteure fait référence au judaisme Reform anglais. Il y a deux mouvements libéraux en Angleterre : Reform et Liberal. Pour simplifier, j’ai utilisé le terme « libéral » qui est celui utilisé en France.

[2] Transposé à la France (texte original : United Hebrew Congregations)