Nous approchons de la fin de cette période qui est la plus intense et la plus  solennelle de l'année juive. C'est un moment difficile où nous devons quitter notre réalité quotidienne et regarder à l'intérieur de nous-mêmes. Nous avons beaucoup d’outils à notre disposition pour nous aider. Les  symboles relatifs à  cette période - le Livre de la Vie, de notre vie, qui est ouvert ;  l'occasion de revenir sur l'année écoulée; les prières spéciales que nous allons dire.  Parce que nous allons passer beaucoup de temps dans la synagogue, je voudrais explorer une question particulière. Quand exactement commence l’office?

Il y a la réponse traditionnelle.  L’office commence officiellement lorsque le shaliah tzibbur chante le bar'khu. ‘Bénissez l'Eternel, a Lui toutes les louanges.’ Et nous répondons: ‘Béni soit l’Eternel, a qui toutes louanges appartiennent à jamais.’

Pourquoi ce moment précis représente-t-il le début de l’office ?  Parce que c'est le début de la partie officielle, de ce qui est ‘keva’, «fixe», «formel». Le bar'khu est une invitation à se joindre à la prière officielle. C'est un moment formel, qui explique pourquoi nous sommes ensemble ici.  Suivent ensuite les bénédictions menant au ‘Shema 'et à la Amida, les parties centrales de l’office.

Comme vous le savez, dans les milieux traditionnels, le bar'khu ne peut être dit que si il y a un minyan, un groupe de dix hommes adultes présents. S'il n'y a pas de minyan, nous pouvons continuer à lire l’office, mais nous ne sommes pas officiellement une communauté, nous sommes simplement des individus qui se retrouvent ensemble en disant les mêmes prières dans le même endroit. Il y a des prières particulières qui ne peuvent être dites s'il n'y a pas de minyan, surtout le Kaddish. Ainsi, il a toujours été important pour les communautés juives de s'assurer qu'un minyan  soit réuni afin que les gens en deuil puissent réciter le Kaddish. Les membres de la communauté ressentaient une grande responsabilité l’un envers l'autre, et ils savaient qu'ils devaient venir à la synagogue afin que le Kaddish puisse être récité. Dans les petites communautés, des personnes ont même été payées pour faire partie du minyan. Dans les cercles libéraux et réformés le concept du minyan a parfois été mis de côté. Je suppose que cela était lié en partie à l’idée que si deux personnes venaient prier ensemble,  elles formaient déjà une sorte de communauté. Mon collègue, le rabbin Lionel Blue a été pendant un certain temps le rabbin d'une petite communauté à Londres, et  l’affluence aux offices du vendredi soir était souvent clairsemée. À une occasion, alors que le temps était très mauvais, personne n'est venu. Mais il a  tout de même fait l’office complet à lui tout seul, car il a estimé que pour ceux qui ne pouvaient pas venir, c’était important de savoir qu'il avait tout de même lieu.

Mais ce que je voudrais démontrer, en suivant cette logique, c’est que c’est bien l’existence d’une communauté, de quelque façon que nous la définissions, qui marque le début de l’office.

C'est  le sentiment du collectif  que le peuple juif a de lui-même. Quand nous nous tenons ensemble devant Dieu, nous montrons notre unité - même si nous avons nos différences l’un avec l'autre. Pour renforcer cette idée les rabbins nous ont appris qu'aucune prière individuelle n’est parfaite. Nous faisons des erreurs. Nous ne nous concentrons pas suffisamment. Nos prières privées sont souvent égoïstes. Mais Dieu rassemble le meilleur de chacune de nos prières dans un faisceau de telle sorte que seule une prière parfaite monte vers le ciel. Maimonide écrit même que quelqu'un qui  a la possibilité de prier dans une communauté, mais qui préfère  prier seul est un pécheur! Pourquoi? Parce que sa contribution spéciale est absente de l'ensemble, qui serait autrement une prière parfaite. J’ai entendu une fois un rabbin orthodoxe qui expliquait : ‘Peut être y a-t-il quelqu’un qui contribue par une voix très belle ;  un autre qui contribue par sa sincérité.  Moi,’ dit-il, ‘je contribue  par le volume de ma voix !’ 

 

Comme les rabbins ont déclaré dans un contexte différent: Kol Yisrael arevim ze bazeh, tous les Juifs sont responsables les uns des autres.


Si l’on considère que la ‘communauté’ est l'élément le plus important, cela signifie que le culte officiel, le keva, commence avec le bar'khu.

Mais  en quoi toutes les parties de l’office qui viennent avant sont-elles aussi importantes ? Peut-être que l’office commence avant le bar'khu, mais, le vendredi soir nous avons Kabbalat Shabbat, l’accueil du jour du shabbat’. Bien sûr, il est relativement récent, datant seulement du 16ème siècle! Mais l’office du matin comporte aussi plein de textes qui précèdent le bar’khu : les birkhot ha-Shahar, les bénédictions du matin, et les pesukei d'Zimra, les versets de louanges, des chansons et des psaumes  qui louent Dieu. A l'origine, ces derniers étaient des prières récitées  en privé par chacun en préparation à l’office officiel. Si l’office commence ici, l'accent est tout à fait différent. L’accent n'est pas sur la communauté, mais sur les individus qui composent cette communauté. Il ne suffit pas que nous soyons physiquement présents en tant que communauté, nous devons aussi être présents mentalement et spirituellement. Les prières formelles sont fixes, keva, mais ce qui est important est la kavanah, notre intention, attention, concentration, notre présence  totale et entière. Nous devons comprendre ce que nous disons.


Dans le Talmud, nous apprenons que les gens se préparent pour l’office en méditant pendant une heure avant et puis en méditant pendant une heure après. Les rabbins disaient que c'était comme un homme qui a été embauché pour couper du bois. Il passe une heure à aiguiser sa hache, et seulement quelques instants à couper le bois - mais c’est dans ces quelques instants qu’il gagne son plein salaire. La préparation a été  l’essentiel du travail.

Tous les grands maîtres religieux ont enseigné que nous devons nous préparer à la rencontre avec Dieu. Nous apportons avec nous du dehors les affaires du monde , et nous avons besoins de temps, d'effort et de concentration pour trouver un espace pour une vie intérieure. Nahman de Bratslav a enseigné que nous devrions trouver une place spéciale dans la forêt où nous pourrions être seuls avec Dieu. Mais s'il n'y a pas de place dans la forêt, au moins nous devrions trouver une chambre. Mais s'il n'y  a pas de place, alors au moins  nous pouvons nous couvrir  du talith, et y être seul avec Dieu.

Alors peut-être l’office commence-t-il réellement avec ces éléments qui précèdent le bar'khu, parce qu'ils sont privés, et ce qui  importe est la personne qui prie. Notre kavanah est aussi importante que notre keva. C'est une réelle tension entre l'individu et l'aspect collectif de notre existence juive, une tension qui  se joue en fait au sein de la liturgie. C'est pourquoi l'espace est donné  pour que l'individu se retrouve au sein de la prière communautaire elle-même. La Amida est dite à  la première personne du pluriel - on parle collectivement à Dieu. Mais avant que nous commencions, nous disons: Adonaï s'fatai tiftah ufee yaggid tehillatekha. ‘Mon Dieu, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange.’ Et à la fin nous revenons à l'individu: yih'yu l’ratzon imre fee v'hegyon libi l'fanekha, ‘Puissent les paroles de ma bouche et la méditation de mon coeur être acceptable pour Toi.’

Donc maintenant nous savons où l’office commence!

Mais peut-être l’office commence avant que nous récitions un seul mot de la prière! Peut-être qu'il commence quand nous arrivons dans la synagogue et nous voyons tous les gens autour de nous. Nous  voyons tous les différents types de personnes qui se sentent appartenir à la communauté juive. Et ils sont tous là malgré leurs différences. Nous  retrouvons la famille et les amis. Mais, parce que c'est dans la nature de la vie communautaire,  nous retrouvons aussi ceux qui ont des différends entre eux. On nous rappelle que la vie est complexe et pas simplement en noir et blanc, eux et nous. Si les autres peuvent appartenir  à ce lieu, alors nous aussi nous pouvons y appartenir, et la grande question pour nous est de savoir si nous nous sentons chez nous ici ou si nous nous sentons comme étrangers. La synagogue est beth ha-knesset, la maison où tout le monde peut se rassembler.

Mais pourquoi ces instants marqueraient-ils le début  de l’office? Parce que la façon dont nous vivons ces premiers moments affectera tout ce qui suit. Si  je suis un visiteur, serais-je bien accueilli et soigné ou ignoré? Si nous voyons des visages inconnus, nous pouvons choisir de nous occuper d’eux, de bien les accueillir, ou au contraire, de les ignorer, cherchons-nous à les inclure ou estimons-nous au contraire que la synagogue est notre club privé et qu’ils sont des intrus ?


Rabbin Hugo Gryn, z'l, raconte qu’il a travaillé pour le Joint Distribution Committee, après la guerre et a visité des communautés en Europe pour leur offrir  son soutien si elles en avaient besoin. Un jour, il a visité une synagogue le shabbat matin et personne ne lui adressait la parole. Le dimanche matin suivant il  y est retourné pour rencontrer les dirigeants de la synagogue. Quand ils le virent ils s’excusèrent - si  nous avions su qui vous étiez, nous vous  aurions donné une alya! Hugo leur  répondit alors qu’à cause de leur manque d'hospitalité,  ils n’ont pas pu bénéficier de son aide à l’occasion de sa visite.

C'est une mitsvah d’accueillir les étrangers. Donc, si nous prenons conscience des gens autour de nous, comment nous nous soutenons les uns les autres, nous avons déjà entamé le processus de prise de conscience que cet office  est un événement spécial. Peut-être que ce qui est important n'est pas la prière de la communauté, de la collectivité après le bar'khu; peut être que ce n’est pas l’accent mis sur l’individualité de chacun  d’entre nous dans la solitude de nos prières ;  peut être la chose la plus importante est-elle la conscience de notre existence humaine, que nous appartenons les uns  et les autres à une même communauté, et que nous devons nous aider et  nous soutenir mutuellement dans tout ce que nous faisons. Alors,  est-ce bien là que l’office commence, dans la salle d’entrée?


Peut-être qu'il commence bien avant  - au moment où nous avons franchi le seuil et  nous nous sommes dévêtus de notre manteau. Parce qu'à ce moment-là nous nous débarrassons du monde extérieur qui nous a accompagné jusqu’ici. Parce que nous venons du monde de l’obligation : les exigences, les attentes et les défis de  notre quotidien. Nos inquiétudes sur les problèmes de travail ou de la famille, les sentiments de tristesse et de perte parce que quelqu'un est mort, ou est malade, mais aussi le plaisir et la joie à cause de certains  événements heureux. Nous ne pouvons pas tout simplement les mettre de côté avec nos manteaux. Mais nous avons décidé de venir ici, de trouver le temps pour cet office, pour créer un espace dans notre vie pour quelque chose de différent. Alors peut-être que l’office commence au moment où on décide de venir à la synagogue, de tenter la chance  de trouver ici quelque chose d'important dans nos vies, quelque chose dont nous avons besoin. Quelque chose que nous ne pouvons trouver qu’ici.


Je suppose que je pourrais aller encore plus loin , mais j'espère vous avoir  donné une idée. L’office n'est pas seulement ce qui se passe dans les mots que nous disons ici. Il est aussi le temps que nous passons ensemble, les uns avec les autres, et avec Dieu. Il est dans la façon dont nous le commençons  et dans ce que nous y  mettons. Et aussi dans ce que nous emmènerons avec nous dans le monde.

Les offices pour ce jour de Kippour posent une question plus profonde. A l’aube d'une nouvelle année, ils nous interrogent : quand est-ce que notre vie commence véritablement ? Quand sommes-nous réellement présents. Où se trouve notre kavanah? Jusqu'où devons-nous prendre la responsabilité de la vie? Si chacun de nous est une création unique, que faisons-nous de notre vie? Quelle différence peut-on apporter au monde? Qu'est-ce que nous apportons à la communauté? Des questions difficiles. Parfois, les questions sont douloureuses. Mais nous avons tous ces  offices devant nous pour trouver l'espace pour y répondre - ou au moins  tenter de comprendre ce qu'ils peuvent signifier.

Le Livre de la Vie est ouvert pour nous  afin d’y examiner nos actes. Et y écrire ce que nous voulons que notre vie soit. Ce temps est un grand cadeau pour nous. Puissions-nous tous en faire  bon usage.

 

 

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